Pédiatrie21 octobre 2026· 8 min de lecture

ARFID chez le tout-petit : néophobie normale ou trouble ?

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Margot Vire

Diététicienne-nutritionniste · D.U. Nutrition de l'enfant et de l'adolescent · D.U. Troubles du comportement et des conduites chez l'enfant et l'adolescent · Troubles alimentaires pédiatriques, Accompagnement diététique en libéral (TAP) · Trouble de l'oralité alimentaire chez l'enfant · Alimentation et TSA · RPPS 10007322976

Je reçois souvent des tout-petits qui se méfient des aliments nouveaux sans que leur alimentation se rétrécisse avec le temps. Je commence à penser à un ARFID quand la liste des aliments acceptés se rétrécit au lieu de s'élargir, quand des aliments autrefois bien mangés disparaissent, quand la croissance ou les apports en pâtissent, ou quand les repas deviennent une source de tension qui pèse sur la vie de l'enfant. En consultation, je ne tranche jamais sur un repas difficile : je regarde la courbe du carnet de santé, la liste réelle de ce que l'enfant mange, sa façon de réagir devant l'assiette et depuis combien de temps cela dure.

ARFID : de quoi parle-t-on chez un enfant de moins de 3 ans ?

L'ARFID est le sigle anglais d'avoidant/restrictive food intake disorder, que l'on traduit par trouble d'évitement ou de restriction de l'ingestion d'aliments.

Dans leur étude sur des enfants suédois d'âge préscolaire, Dinkler et ses collègues (2025) décrivent plusieurs profils : un évitement lié aux sensations, un faible intérêt pour manger et un profil lié à une inquiétude. Dans leur échantillon, tous les enfants qui ont reçu le diagnostic présentaient à la fois un évitement sensoriel et un faible intérêt pour manger.

Chez le tout-petit, un autre cadre est souvent employé : le trouble alimentaire pédiatrique (pediatric feeding disorder). Un consensus international le définit comme une prise alimentaire par la bouche altérée, inadaptée à l'âge, associée à des difficultés médicales, nutritionnelles, de compétences alimentaires ou psychosociales (Goday et al., 2019). Ce cadre recoupe ce que je décris sur les troubles de l'oralité chez l'enfant. Pour un enfant d'âge scolaire, les profils et l'accompagnement sont détaillés dans mon article sur l'ARFID chez l'enfant plus âgé.

La néophobie alimentaire, est-ce normal à cet âge ?

En consultation, je parle de néophobie quand un tout-petit hésite à goûter un aliment qu'il ne connaît pas tout en continuant à manger volontiers ses aliments familiers. Les chercheurs suédois soulignent combien il est difficile de distinguer l'ARFID d'une sélectivité dite « normative » chez les enfants d'âge préscolaire (Dinkler et al., 2025).

L'ambiance des repas compte aussi. Dans une cohorte irlandaise de 205 mères et leurs tout-petits, interrogées une seule fois par questionnaire postal, une néophobie plus marquée était associée au fait d'encourager ou de persuader l'enfant de manger, à des émotions désagréables pendant les repas et, de façon plus faible, à la propre néophobie de la mère ; les mères qui ne s'inquiétaient pas face à un refus avaient moins souvent un enfant néophobe (An et al., 2020). Cette étude décrit des associations : elle ne dit pas lequel des deux entraîne l'autre. Je reprends les repères du quotidien dans mon guide sur la néophobie et la sélectivité alimentaire.

Ce que je regarde en premier en consultation

Dans ma pratique, je commence par la courbe de croissance du carnet de santé, sur plusieurs mois. En consultation, je n'oriente pas de la même façon un enfant qui mange peu de choses différentes mais suit son couloir et un enfant dont la courbe s'infléchit.

Je demande ensuite aux parents de noter, sur quelques jours, tout ce que l'enfant mange réellement, avec les détails qui comptent pour lui : la marque, la couleur, la température, la texture. Je regarde quelles familles d'aliments restent présentes, et surtout si la liste bouge dans le temps. Quand je vois un aliment disparaître sans être remplacé, j'y prête toujours attention.

J'observe la réaction de l'enfant devant la nourriture : un simple refus poli, ou des haut-le-cœur à la vue d'un aliment, des pleurs, des bouchées gardées longtemps en bouche, un aliment recraché. Quand c'est possible, je demande une courte vidéo d'un repas ordinaire, qui m'en dit souvent plus qu'un récit.

Je m'intéresse enfin à la durée et au contexte. En consultation, je note aussi ce qui se passait quand tout a commencé : l'entrée en crèche, l'arrivée des morceaux, l'arrêt du biberon ou de l'allaitement. Je reviens sur ces passages dans les étapes de la diversification.

Néophobie ou ARFID : quelles différences je repère ?

La liste peut paraître courte aux parents, mais elle s'élargit lentement au fil des mois.

Quand je pense à un ARFID, je retrouve plutôt une liste qui se rétrécit, des aliments acquis qui tombent un à un, des réactions physiques fortes devant certains aliments, ou un désintérêt tel que l'enfant oublie de réclamer et s'arrête après quelques bouchées. Je regarde le retentissement sur la vie de l'enfant en plus du menu, et l'étude suédoise, menée chez des enfants d'âge préscolaire, invite elle aussi à évaluer cet impact au-delà de la croissance et des apports (Dinkler et al., 2025). Dans une cohorte de 917 enfants de 24 à 71 mois, évalués à partir des déclarations des parents, les symptômes psychologiques étaient plus marqués à mesure que la sélectivité s'aggravait (Zucker et al., 2015).

Je reste prudente sur ce point. Les auteurs de l'étude suédoise jugent eux-mêmes que leur estimation de la fréquence de l'ARFID est peut-être légèrement surestimée (Dinkler et al., 2025). Pour ma part, je ne considère pas des repas épuisants pour les parents comme un signe suffisant d'ARFID ; je les prends en revanche comme une raison d'accompagner la famille.

Pourquoi est-ce plus délicat à trancher avant 3 ans ?

Les données manquent. L'étude suédoise, menée chez des enfants de 3,2 ans en moyenne, rappelle qu'on connaît encore mal la fréquence et la présentation de l'ARFID chez les très jeunes enfants (Dinkler et al., 2025).

Un tout-petit que je reçois ne me dit pas qu'il a peur de s'étouffer : il dit « j'aime pas », ou ne dit rien. En consultation, je pose donc des questions très concrètes sur les épisodes passés : une fausse route, un vomissement, un repas qui s'est mal terminé.

Je vérifie aussi avec le médecin qu'aucune cause médicale n'est en jeu, par exemple un reflux qui dépasse la norme. Et quand l'enfant présente des particularités sensorielles plus larges que l'assiette (vêtements, bruits, toucher), je m'appuie sur ce que je décris à propos de la sélectivité sensorielle dans l'autisme, sans préjuger d'un diagnostic qui ne relève pas de moi.

Un cas composite pour illustrer

Il s'agit d'un cas composite, inspiré de situations fréquentes en consultation, qui ne correspond à aucun enfant réel. Léon a 26 mois. Ses parents racontent qu'il mangeait des purées variées jusqu'à l'arrivée des morceaux, vers 15 mois. Depuis, sa liste se limite à une purée de pommes de terre, un yaourt nature d'une marque précise, des biscuits secs et du lait. Il a des haut-le-cœur dès qu'un légume en morceaux arrive sur la table. La crèche signale des repas très longs. Sa courbe reste dans son couloir.

En consultation, ce qui m'interpelle, ce n'est pas le nombre d'aliments refusés, mais la perte d'aliments acquis, les réactions physiques et le lien avec le passage aux textures. Je propose aux parents de faire le point avec le médecin sur la courbe et sur d'éventuels épisodes d'étouffement, et je les oriente vers une évaluation de l'oralité. De mon côté, je travaille avec eux sur l'organisation des repas, sans objectif de quantité ni de nombre d'aliments à atteindre.

Ce que je propose aux parents en attendant un avis

Je vois souvent des parents inquiets essayer de faire passer une bouchée de force, cacher un légume dans une purée acceptée ou ajouter un biberon de lait pour rattraper un repas refusé. Ce sont des gestes que je comprends, nés de l'inquiétude, et j'en parle avec eux sans reproche ni culpabilité, pour chercher ensemble ce qui apaise la table.

Je propose souvent de garder un aliment que l'enfant accepte dans chaque repas, pour qu'il ne se retrouve jamais devant une assiette entièrement inconnue.

Je suggère des repas pris ensemble, d'une durée bornée, qui se terminent sans négociation. Je demande aussi aux parents de continuer à noter ce que l'enfant mange : ce carnet sert de base au rendez-vous et évite de reconstruire les semaines de mémoire.

Quand consulter ?

Je demande un avis médical rapide (médecin traitant, pédiatre, ou urgences selon la situation), sans attendre un rendez-vous de diététique, quand :

Je propose un accompagnement diététique, sans urgence, quand la liste des aliments se rétrécit depuis plusieurs semaines, quand des aliments acquis disparaissent, quand les repas sont devenus une source de tension quotidienne, ou simplement quand votre inquiétude ne retombe pas. Dans l'étude française de Bertrand et ses collègues, menée sur des enfants et adolescents de 0 à 18 ans, seuls 15,2 % des enfants concernés par un trouble alimentaire recevaient des soins, et les auteurs appelaient à développer des outils de repérage validés et à former les soignants (Bertrand et al., 2021).

Je reçois les tout-petits et leurs parents dans le cadre de l'accompagnement des troubles de l'oralité, en lien avec le médecin de l'enfant. Pour un premier échange, vous pouvez prendre rendez-vous en consultation.

Questions fréquentes

Que veut dire ARFID en français ?
ARFID est le sigle de l'expression anglaise avoidant/restrictive food intake disorder. En français, on parle de trouble de restriction ou d'évitement de l'ingestion d'aliments. En consultation, j'emploie souvent le sigle anglais avec les parents, parce que c'est celui qu'ils retrouvent en cherchant des informations, et je prends le temps de dire ce qu'il recouvre pour leur enfant.
L'ARFID est-il lié au langage chez le tout-petit ?
Dans une étude suédoise menée chez des enfants d'âge préscolaire, 39,1 % des enfants avec un ARFID avaient présenté un retard précoce de langage, contre 13,5 % des enfants sans ARFID (Dinkler et al., 2025). L'effectif des enfants diagnostiqués reste petit, ce qui invite à la prudence, et ce rapprochement ne dit pas lequel entraîne l'autre.
Quelles conséquences l'ARFID peut-il avoir chez l'enfant ?
Au-delà de la croissance et des apports en certains nutriments, une sélectivité marquée peut peser sur son bien-être. Dans une cohorte d'enfants de 24 à 71 mois, un sous-groupe de 188 enfants revus environ deux ans plus tard montrait davantage de symptômes anxieux en cas de sélectivité (Zucker et al., 2015). C'est une association observée, pas une preuve de cause.
Combien d'enfants ont un ARFID en France ?
Une étude française menée auprès de 401 familles, sur des enfants et adolescents de 0 à 18 ans, a estimé la prévalence de l'ARFID à 3 % (intervalle de confiance de 1,7 à 5,1 %), avec un âge médian de 4,8 ans ; les enfants concernés avaient de 0,8 à 9 ans (Bertrand et al., 2021).

Sources et repères pour comprendre

Votre accompagnement avec Margot Vire →

Paris & Ouest parisien, ou en téléconsultation. Les lieux, motifs et modalités disponibles sont précisés lors de la réservation.

Cet article est à visée informative et éducative. Il ne remplace pas une consultation médicale ni un accompagnement diététique personnalisé. En cas de symptômes, consultez un professionnel de santé.

Margot Vire · RPPS 10007322976 · Publié le 21 octobre 2026 · Révisé le 21 octobre 2026

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